L'Atelier de la mémoire de Sylvie Simon  (1927/2013)

L'Atelier de la mémoire de Sylvie Simon (1927/2013)

Révéler la désinformation et les mensonges en matière de santé et d'environnement et éveiller les consciences


La presse est-elle libre ?

Publié par Sylvie Simon sur 17 Décembre 2010, 11:38am

Catégories : #Société - Corruption - Dérives- Scandales Sanitaires

5182423639_7bdd58a3a7.jpg Lors d’un banquet donné en son honneur à l’occasion de son départ à la retraite le 25 septembre 1880, John Swinton, rédacteur au New York Times, déclarait : « Chacun, ici présent ce soir, sait que la presse indépendante n’existe pas. Vous le savez aussi bien que moi. Il n’y en a pas un parmi vous qui oserait publier ses vraies opinions, et s’il le faisait, vous savez d’avance qu’elles ne seraient jamais imprimées. [...] Nous sommes les outils et les vassaux d’hommes riches qui commandent derrière la scène. Nous sommes leurs pantins : ils tirent les ficelles et nous dansons. Notre temps, nos talents, nos possibilités et nos vies sont la propriété de ces hommes. Nous sommes des prostitués intellectuels. »

Cette déclaration émane d’un fameux journaliste américain, mais ses homologues français pourraient s’exprimer de façon identique.

Pourtant, l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui date de 1789, a établi les principes de la liberté de la presse car la libre communication des opinions est un des droits essentiels de tout citoyen des pays démocratiques.

La Révolution a donné un surprenant essor à la presse. En 1788, quatre journaux seulement paraissaient à Paris, mais deux ans plus tard on en comptait déjà 335, pour bientôt atteindre 1 350 titres nouveaux de ce que l'on nommait encore les gazettes. C’est alors que le pouvoir en place s’inquiéta de cette explosion qui permettait aux citoyens de sortir de l'ignorance. Sous la Terreur, alors que théoriquement la presse était libre, la répression fut sanglante et, comme le dénonçait Fréron, il n’était pas interdit de publier, mais la guillotine menaçait tous ceux qui osaient profiter de cette liberté.

 La répression fut ensuite moins sanglante, mais l'obligation d'imprimer les journaux sur du papier timbré augmenta le coût et limita ainsi leur diffusion.

 vache.jpgEnfin Napoléon eut l’idée remarquable de transformer la presse en instrument d’endoctrinement et il fit du Moniteur le représentant de l'opinion, tout en interdisant les publications qui lui étaient hostiles.  Ainsi, en 1811, il ne restait que quatre titres à Paris, comme avant la Révolution. L’empereur s’en glorifia plus tard, lors de son exil à Sainte-Hélène. « J'ai fait du Moniteur l'âme et la force de mon gouvernement ainsi que mon intermédiaire avec l'opinion publique du dedans comme du dehors ».

Au début du dix-neuvième siècle, une certaine liberté alterna avec de plus ou moins sévères répressions, mais le combat pour la liberté de la presse resta d’actualité, puisque la presse libre symbolisait la démocratie. Cependant, son accès demeurait réservé à une élite car la fabrication était lente et coûteuse ainsi que la diffusion. Toutefois, au cours de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les nouvelles machines à composer permirent d'accélérer le mécanisme d'impression, les lecteurs devinrent de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l'instruction se développait et que le coût de l’information diminuait. Le dessein des journalistes était alors la véritable information et non le désir de faire de l'audience afin de rapporter de plus en plus d’argent aux patrons des journaux.

Ce fut à cette époque que les directeurs de journaux vendirent des espaces aux annonceurs, et l'information se transforma peu à peu en marchandise dont la valeur variait en fonction de l'offre et de la demande, pour en arriver au point extrême de la désinformation actuelle ou, ce qui est sans doute pire, la contre-information.

Grâce aux technologies sans cesse plus performantes, l'information est à présent simultanée et la télévision permet même au spectateur d’assister à l'événement « en direct ». Comme le proclamait un slogan RTL : « Les infos, c'est comme le café, c'est bon quand c'est chaud et quand c'est fort ». Aussi aucun journaliste ne se prive de diffuser du spectaculaire, souvent au détriment de la véritable information, et l’étiquette « Vu à la télé » est actuellement considérée comme une référence. En revanche, pour le commun des mortels, « si la télé n’en parle pas, c’est que cela n’existe pas ».

Mais il ne faut jamais perdre de vue que les grands médias sont à présent à la solde d’importants groupes financiers et ne peuvent de la sorte prétendre être indépendants. Heureusement, il reste encore des journalistes honnêtes, soucieux de s’informer et d’informer leurs lecteurs, mais certains sont obligés de s’autocensurer pour conserver leur poste.

4443084131_e59ddaae73.jpgEn effet, en France, la majorité des publications économiques sont contrôlées par des actionnaires industriels, et les publications médicales sont diffusées par les grandes compagnies pharmaceutiques. Cette dépendance ne peut que nuire à l’objectivité de l’information. Peu de journaux sont parfaitement indépendants à part Le Canard enchaîné, mais ses journalistes rencontrent de nombreuses difficultés pour mener de longues enquêtes sur de puissantes entreprises, car la réputation du journal leur ferme des portes. En revanche, Capital est un mensuel capable de mener de sérieuses investigations totalement indépendantes des pouvoirs publics, car il est contrôlé par le groupe allemand Bertelsmann, et n’hésite pas à prendre des risques.

Quant à la presse médicale — à l’exception de la revue indépendante Prescrire, qui ne vit que de ses abonnements —, elle est entièrement à la solde des laboratoires et maquille en articles scientifiques des pages entières de publicité rédactionnelle. Il est manifeste que les rares dissidents qui refusent de partager ce gâteau ou s’insurgent contre ces procédés ne peuvent que rencontrer des désagréments sur leur chemin et personne ne se risque à leur venir en aide.

Les méthodes utilisées pour paralyser un journal ou sanctionner un journaliste qui ose sortir de la pensée environnante sont très nombreuses et variées. Elles vont du harcèlement aux pressions économiques et fiscales, et peuvent même porter atteinte aux avantages nécessaires à l'exercice de son métier.

Mais tous les Français ne se laissent pas duper. Nous avons récemment appris que leur pourcentage de confiance accordée aux médias ne cesse de baisser. Cette suspicion met en cause la mission de l'information qui devrait avant tout être objective et ne pas essayer d’orienter l'opinion des citoyens.

Tout cela aggrave la crise qui sévit dans la presse internationale, car ce phénomène n’est pas typiquement français. En Grande-Bretagne, le quotidien populaire Today, dont le tirage dépassait les 500 000 exemplaires, a disparu et aux Etats-Unis, les principaux journaux ont vu leurs ventes baisser au cours des dernières années. En France, le groupe Havas, propriétaire d'un ensemble d'agences de publicité, s'est allié à Alcatel afin de régir certains journaux influents tels L'Express, Le Point, ou le Courrier international.

clipart_.gifÀ ce sujet, dans Le Monde diplomatique de février 1996, Ignacio Ramonet dénonçait : « à l'heure des autoroutes de l'information, le secteur qui connaît la plus forte expansion économique est celui de la communication. Il attire inévitablement à lui les investissements massifs des mastodontes de l'industrie et de la banque. […] Un nouvel ordre économico-communicationnel s'installe peu à peu ; il laisse de moins en moins de place à une presse indépendante et véritablement libre. »

Alors que cinquante entreprises contrôlaient la moitié des médias américains au cours des années 70, actuellement ils ne sont plus que six. C’est ainsi que la collusion entre les puissances financières et industrielles et les médias restreint la fiabilité de l’information, et les révélations ou les occultations concernant certains investisseurs sont subordonnées à leurs intérêts dans ces médias, dont l’influence est devenue plus importante que le pouvoir politique. La presse, qui s'est jusqu’à présent érigée en contre-pouvoir, tend de plus en plus à s'identifier à lui, faisant ainsi régresser la démocratie, parfois de manière scandaleuse.

Cependant, si les journalistes jouent le rôle de désinformateurs, c’est qu’ils sont eux-mêmes conditionnés à un point dont ils ne se rendent pas compte. En effet, comme l’explique si bien le journaliste Alain Accardo : « Les financiers et les marchands qui ont fait main basse sur l'essentiel des médias n'ont pas besoin de dicter aux journalistes ce qu'ils ont à dire ou à montrer. Ils n'ont pas besoin de violenter leur conscience ni de les transformer en propagandistes. Le sens de la dignité journalistique ne s'en accommoderait pas. Il vaut bien mieux laisser le personnel journalistique faire librement son travail (sauf circonstances et cas particuliers), ou plus exactement il faut lui laisser le sentiment que son travail n'obéit pas à d'autres exigences, à d'autres contraintes que celles qu'imposent les règles spécifiques du jeu journalistique acceptées par tous. Il faut s'en remettre à la “conscience professionnelle”. » (cf. « La liberté de faire comme on doit » in Le Monde diplomatique mai 2000).

Ainsi, il suffit de confier les rênes du pouvoir journalistique à des gens qualifiés de « grands professionnels » qui ont toujours donné des gages de leur adhésion à une vision du monde qu’ils partagent avec leurs employeurs. « Une fois les postes supérieurs d'encadrement occupés par des professionnels idéologiquement fiables, il n'y a plus qu'à laisser jouer le mécanisme de la cooptation, qui assure, là comme ailleurs, un recrutement évitant, dans la plupart des cas, de faire entrer des renards au poulailler et des hérétiques à la messe. », précise Alain Accardo.

Selon lui, ce dispositif se met en place dès l'arrivée dans les écoles de journalisme pour continuer dans les rédactions. « Ainsi les médias sont-ils solidement tenus en main par un réseau à qui il suffit de travailler “comme il sent” pour travailler “comme il doit”, c'est-à-dire pour défendre les normes et les valeurs du modèle dominant, celui sur lequel s'est réalisé le consensus entre une droite en panne d'idées et une gauche en rupture d'idéal. » Ainsi, la plupart des journalistes agiraient de concert sans avoir besoin de se consulter, partageant entièrement l’opinion qu’il est de bon ton d’afficher.

parole.jpgQu'est-ce qu'un événement ? Pour François Brune : « Dans cet inventaire à la Prévert, où des réalités cruciales sont traitées en faits divers, vice-versa, seule la mise en scène compte : tout est servi pour émouvoir, banalisé pour désamorcer l'analyse critique. C'est du prêt-à-consommer dont le public ne tire aucune compréhension de la planète. Réduit à une participation affective, habitué par le modèle événementiel à une lecture consommatrice du monde, il n'attend plus que le drame suivant sur les tréteaux de l'époque » (cf. « Consommer le monde ou le transformer ? » in Le Monde diplomatique d’avril 2002).

Heureusement, il reste encore des journalistes honnêtes et courageux, soucieux de s’informer et d’informer leurs lecteurs, mais nombre d’entre eux sont obligés de s’autocensurer pour conserver leur poste. Dans certains cas épineux, quelques rédacteurs préfèrent s’abstenir.

D’autres n’hésitent pas à répandre la contre-information. Ainsi, alors que la gestion de l’ARC venait d’être mise en cause par un rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), Jean Miot, l’un des responsables du groupe Hersant, défendit à plusieurs reprises l’association dans les colonnes du Figaro, accusant les diffamateurs d’entraver la progression de la recherche contre le cancer. Ce journaliste s’est bien gardé de dire qu’il était lui-même membre du conseil d’administration de l’ARC. Il est vrai que le fondateur de l’ARC était un expert dans l’art de séduire les médias, n’hésitant pas à organiser de séduisantes croisières aux Caraïbes et dans les mers du Sud, des séjours à Venise, ou même en Chine, grâce à la générosité des bonnes âmes émues par la tragédie du cancer.

D’ailleurs, Jean Miot aurait eu tort de se gêner pour défendre son ami Crozemarie, puisque ses bons services ont bientôt été récompensés et il est ainsi devenu, de 1996 à 1999, P.D.G. de l’Agence France-Presse, l’une des principales agences mondiales « d’information », poste éminent que se réservent d’octroyer les instances gouvernementales.

lg_libe.gifLe journal Libération du 10 mars 1999 nous apprenait que « les subventions publiques versées à l’Agence France-Presse (AFP), qui représentent 46 % de son chiffre d’affaires, sont en contravention avec les règles européennes de la concurrence. L’état exerce ainsi des pressions énormes sur l’information ».

Sir Richard Sykes vient de prendre sa retraite de président GlaxoSmithKline, afin de consacrer plus de temps à son rôle de Recteur de l’Imperial College. Ce mélange de fonctions était déjà équivoque, mais on peut s’inquiéter en apprenant qu’il reste l’un des présidents de l’agence Reuter, qui, elle aussi, « informe » de nombreux journalistes.

Toutefois, la connivence de Jean Miot n’est pas une exception. Jean-Yves Nau, journaliste médical au Monde, n’a pas refusé de couvrir pour ce journal l’affaire du sang contaminé alors qu’il était payé par le CNTS (Centre de la transfusion sanguine), organisme incriminé dans l’affaire. Ayant d’incontestables liens d’intérêt dans cette entreprise, le Dr Nau s’est ainsi acharné à défendre son confrère, le Dr Garetta, accusé d’avoir fait distribuer des produits sanguins qu’il savait contaminés par le virus du sida. Dans les démocraties, cette collusion aurait sans doute coûté son poste au journaliste et discrédité le journal, mais en France personne ne s’est indigné. Après avoir couvert cette affaire de façon peu rigoureuse, il s’est permis de dire n’importe quoi sur le scandale de la vache folle, puis de la grippe aviaire, passant de 7 millions de morts potentiels, à 700 000, puis à 135 000, pour finalement revenir à quelques centaines. Malheureusement, dans les deux cas - vache folle et grippe aviaire -, les dégâts collatéraux sont considérables, mais sans conséquences majeures pour l’auteur d’articles visant à semer l’effroi. Il aurait bien eu tort de se taire puisque le corps médical ne l’a jamais désavoué, il est resté journaliste au Monde pendant 30 ans en charge des questions de médecine, de biologie et de bioéthique, et il est à présent le 1er titulaire de la chaire « Journalisme et santé publique » de l’EHESP pour l’année universitaire 2010-2011.

noam_chomsky_.jpgComme l’explique Noam Chomsky, philosophe radical de réputation internationale et professeur au MIT (Massachussets Institute of Technology)  : « Les médias ne représentent qu'une toute petite partie de la vaste machine de propagande. Il existe un système d'endoctrinement et de contrôle beaucoup plus vaste, dont les médias ne sont qu'un rouage : l'école, l'intelligentsia, toute une panoplie d'institutions qui cherchent à influencer et à contrôler les opinions et les comportements, et dans une large mesure à maintenir les gens dans l'ignorance. »

Les nombreux scandales qui jalonnent notre quotidien, et auxquels nous sommes tellement habitués que personne ne proteste vraiment, sont engendrés par la seule loi du profit. Les hommes n’ont pas vraiment changé depuis l’Antiquité et nous adorons toujours le veau d’or.

De surcroît, tous les pouvoirs utilisent la peur pour mieux dominer, et ceux qui font profession de « savoir » pratiquent savamment cette stratégie parfaitement efficace qui permet d’obtenir la dépendance des citoyens. Cet instrument de manipulation, qui permet d’abolir tout sens critique et d’exploiter la crédulité des populations en les maintenant dans l’ignorance des faits essentiels de l’existence, a toujours été utilisé, mais à présent il opère sur une plus grande échelle grâce aux multiples moyens de diffusion. 

338005663.gifLe Pr. Jean Paul Escande a dénoncé ces peurs savamment entretenues dans son ouvrage J’accuse les marchands de peur : « L'affaire des vaches folles, c'est pour moi un tocsin qui sonne. Je le crois désormais : si nous n'y prenons garde, nous allons nous faire aspirer par les sables mouvants de peurs imbéciles. Nous pouvons nous y abîmer, nous et toutes nos richesses. En un temps qui redevient païen et qui honore deux idoles premières — l'argent et le chiffre — il était inévitable que je découvre, au centre du phénomène de la peur, des “marchands” de peur. Tout est à vendre. La peur est à vendre. L'achat est obligatoire. Et chacun, responsable ou tâcheron, doit acquérir sa “dose” pour être autorisé à espérer quelque plaisir que ce soit. »

Au regard de ce médecin — bien placé pour en parler — qui estime que la médecine fait partie de la société de consommation, « la meilleure façon de faire consommer de la médecine est de nourrir la légende du corps fragile et de ses agresseurs surpuissants ».

En effet, chaque jour, tout en ressassant les progrès et surtout les « espoirs » scientifiques, économiques et sociaux de notre époque qui devraient logiquement nous apporter le bonheur et la sécurité, les médias instillent puis entretiennent avec soin la peur chez les citoyens : peur de la maladie — cancer, sida ou cholestérol —, de la vieillesse, de la mort, et même de la vie.

Le Dr Albert Schweitzer, qui avait tout compris, disait déjà : « L’opinion actuelle se maintient par la presse, la propagande et les moyens financiers mis à sa disposition. » Et tout le monde écoute et obéit, le doigt sur la couture du pantalon. 

 

Sylvie Simon

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