L'Atelier de la mémoire de Sylvie Simon  (1927/2013)

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Révéler la désinformation et les mensonges en matière de santé et d'environnement et éveiller les consciences


La France « spécialiste des scandales sanitaires »

Publié par Sylvie Simon sur 19 Novembre 2010, 14:08pm

Catégories : #Société - Corruption - Dérives- Scandales Sanitaires

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Le Mediator, médicament des laboratoires Servier, préconisé contre le diabète puis utilisé par des personnes désireuses de perdre du poids, a été retiré des pharmacies le 30 novembre 2009, soupçonné de provoquer la valvulopathie cardiaque qui atteint les valves du cœur, et l'hypertension artérielle pulmonaire, deux maladies très graves. Un an plus tard, le 15 novembre, le scandale éclatait : ce produit serait responsable de 500 à 1000 décès en France. Comme chacun le sait si on annonce au moins 500 victimes, c’est qu’il en existe beaucoup plus. D’après l'Afssaps, le Mediator serait aussi responsable de 1 750 interventions en chirurgie cardiaque.

Quand le Mediator a été retiré du marché en novembre dernier, 300 000 personnes étaient sous traitement en France et chaque année, sept millions de boîtes étaient vendues dans notre pays, particulièrement à des femmes qui voulaient perdre du poids, car ce produit était réputé pour ses effets « coupe-faim ». En outre, il était remboursé à 65 % par l'Assurance maladie, alors que dès 1999, la Commission de la transparence proposait le déremboursement du Médiator à cause de son peu d’efficacité thérapeutique. La France représente 88 % des ventes mondiales qui auraient rapporté un milliard d'euros au groupe Servier.

Personne n’a fait montre de bon sens à l’époque en refusant le remboursement car, si l’on veut maigrir, il suffit de moins manger.  

Alors qu’aux états-Unis, après la parution d’un article dans le New England Journal of Medicine, le benfluorex, principe actif du Médiator, a été retiré du marché dès 1997 et que l’Espagne l’a retiré et en a interdit les préparations magistrales en 2005, en France, il a fallu attendre fin novembre 2009 pour que l'Afssaps (l’Agence française des produits de santé) suspende enfin son autorisation de mise sur le marché, après avoir autorisé des copies de ce médicament en 2008. Sourde et muette à ce sujet, 33 ans après sa commercialisation et dix ans après la première mise en garde de pharmacovigilance, l’agence a ignoré les retraits du produit à l’étranger. Elle a également occulté un article paru dans Prescrire, en 2006, qui s'inquiétait du maintien sur le marché du benfluorex, puis une enquête très sérieuse qui a duré plus de trois ans, menée par Irène Frachon, médecin pneumologue à l'hôpital de Brest et qui a fait éclater l'affaire, ainsi qu’elle a méprisé de nombreuses plaintes d’utilisateurs et de leurs avocats. Seuls le Portugal et Chypre ont été aussi laxistes que nous pour interdire ce médicament.

Non seulement nos pouvoirs ont été laxistes mais complices de crimes car lorsqu’en juin dernier, le Dr Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, a publié un livre mettant en évidence les risques du Mediator, elle a dû se plier aux ordres des laboratoires et supprimer le sous-titre de son livre : Combien de morts ? à la demande du tribunal de Brest. Elle a fait appel. « Après avoir été désavouée par le tribunal, j'ai été salie, attaquée par les laboratoires et les autorités sanitaires. Pourtant, le 14 juin, quelques jours après la décision du tribunal, l'Agence européenne du médicament retirait définitivement le Mediator du marché ! L'appel sera jugé le 30 novembre. J'espère une décision plus favorable. » Selon le Dr Frachon et l’équipe de Brest, depuis plusieurs années, des cas suspects auraient dû interpeller les autorités.

Le livre d'Irène Frachon a été parfaitement ignoré par la presse spécialisée, à l'exception de la Revue Prescrire. Quant au Quotidien du médecin, il s’est contenté de publier un communiqué des laboratoires Servier en se gardant bien de donner la parole à la partie adverse. C’est ce que l’on appelle une information impartiale, mais il est bien connu que ce journal n’est qu’une vitrine publicitaire à la botte des laboratoires. 

Personnellement, je ne suis pas du tout surprise par ce nouveau scandale car, dès 2000, la revue scientifique américaine Circulation publiait un article énumérant les effets néfastes de la norfenfluramine (le métabolite du Mediator et de l'Isoméride) sur les valves cardiaques. à son tour, en 2007, le New England Journal of Medicine dénonçait ces risques, suivi par d'autres articles scientifiques. Le laboratoire ne pouvait donc pas ignorer la similitude de l'Isoméride et du Mediator tous deux dérivé des amphétamines, et dont l’un avait déjà été retiré de la vente en 1997 par l'Agence du médicament. À ce sujet, les laboratoires Servier ont été très récemment condamnés par le tribunal de grande instance de Nanterre à verser 210 000 euros de dommages et intérêts à une plaignante ayant de graves problèmes cardiaques après avoir pris de l’Isoméride comme coupe-faim et à verser également plus de 150 000 euros à la Caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine pour les prestations versées à la plaignante. Évidemment, Servier a annoncé qu'il faisait appel du jugement.

Ce n’est pas la première fois que le laboratoire à affaire avec la Justice. Le 17 août 1978, les quotidiens Le Monde et Le Matin informaient leurs lecteurs que le Dr Olivier Roujansky avait porté plainte contre les laboratoires Euthérapie (filiale de Servier), pour publicité mensongère attribuant des vertus non démontrées à un produit qui contenait de la fenfluramine, déjà connue pour son effet délétère sur le système nerveux. Il avait constaté une détérioration temporaire des mécanismes mentaux en l’ayant expérimenté sur lui-même aux doses prescrites. Peu après, à Londres, des avocats portaient plainte contre le fabricant anglais du même produit vendu en Grande-Bretagne.

Et en 1995, alors qu’il dirigeait le centre d’épidémiologie clinique et de recherche en santé publique de l’université McGill de Montréal, le laboratoire Servier avait chargé le Pr Lucien Abenhaïm, ancien Directeur de la santé en France, de démontrer l’innocuité des anorexigènes. Contrairement à l’espérance du laboratoire, le Pr Abenhaïm  dénonça les dangers de ces produits vedettes. Il va de soi que Servier désavoua les travaux du chercheur et, lorsque le New England Journal of Medicine publia les résultats en 1996, un éditorial du même numéro, non seulement relativisait les résultats de l’étude, mais faisait même l’apologie des anorexigènes. Toujours impunément.

Il est inadmissible que les laboratoires nient des faits avérés ou qu’ils attendent des désastres sanitaires pour les avouer, et surtout il est inadmissible que tout le monde ou presque trouve cette attitude normale.

Mais le patron du laboratoire Servier a le bras long. D’après Capital de juin 1998 : « Jacques Servier a des gens à lui partout. Dans l’administration des Affaires sociales, dans les syndicats médicaux, au sein du personnel politique. » Son influence est telle que le marché français représente 70 % de la consommation mondiale des médicaments veinotoniques dont Servier est le principal fabricant. Ce laboratoire sévit dans de nombreux domaines de la maladie et, comme d’autres, il organise des diners entre patrons des laboratoires, autorités sanitaires et politiques et participe aux préparations au concours de l'internat en offrant aux meilleurs étudiants des cours sponsorisés, appelés les Conférences Hippocrate. Comme l’explique bien le Dr Frachon : « Il y a manifestement une proximité extrêmement forte entre l'Afssaps et les laboratoires Servier », ce qui explique-t-elle la lenteur de l'Agence à interdire le Mediator.
À l’origine, l’Afssaps, qui a succédé à l'Agence du médicament, était un établissement public de l’État, chargé de la sécurité sanitaire des médicaments. Mais, déjà en 2005, une commission d'enquête du Sénat avait dénoncé le désengagement de l'État dans Agence censée être totalement indépendante : « En 2003, les ressources de l’Afssaps provenaient pour 83 % de l'industrie pharmaceutique et pour seulement 6,4 % de l’État ».
Il est donc évident qu’étant donné ce soutien des laboratoires, l’Afssaps n’est plus en mesure de prendre de décisions qui pourraient la priver du soutien de l'industrie pharmaceutique, qui privilégie sa santé financière au détriment de celle des patients. Et la situation ne risque pas de s’améliorer car, selon le député socialiste Gérard Bapt, l’Afssaps n'aura plus aucune subvention de l'État en 2011, elle fonctionnera sur fonds privés, c’est-à-dire exclusivement grâce aux laboratoires, devenant ainsi juge et parti.

Quant à Jacques Servier, actuellement âgé de 86 ans, il a toujours su courtiser le pouvoir, qu’il soit de gauche ou droite, et le Président Sarkozy l’a personnellement décoré de la Grand'Croix de la Légion d’Honneur il y a deux ans. « Vous êtes un personnage hors du commun. Votre ascèse et votre sobriété forcent le respect de tous », a-t-il déclaré alors que Servier est la neuvième fortune de France. Et après avoir ajouté que « l’école de médecine française est une école d’excellence », notre Président a continué : « Vous êtes médecin Jacques et, à ce titre, vous avez une conception profondément humaine de votre métier. Vous vous êtes battu toute votre vie pour soulager et pour guérir, pour proposer aux médecins et à leurs patients des médicaments efficaces. La nation vous est reconnaissante de ce que vous faites. […] J’espère que chacun aura compris que c’est un grand Français que je vais décorer au nom de la République française. »

Personnellement, je ne pense pas que cette opinion soit partagée par la France entière, loin de là.





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