L'Atelier de la mémoire de Sylvie Simon  (1927/2013)

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Révéler la désinformation et les mensonges en matière de santé et d'environnement et éveiller les consciences


Affaire Cahuzac : Les écuries du roi Augias ?

Publié par Sylvie Simon sur 4 Mai 2013, 11:04am

Catégories : #Société - Corruption - Dérives- Scandales Sanitaires

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Affaire Cahuzac : Les écuries du roi Augias ?

 

Depuis les aveux de Jérôme Cahuzac qui datent du 2 avril  dernier, tous les éléphants socialistes persistent à affirmer qu’ils n’étaient pas au courant de sa culpabilité, mais que tout va changer grâce à de ridicules déclarations d’intérêts.

En vérité, ces déclarations d’intérêts intéressent peu de monde et les parlementaires ont le droit d’être riches ou pauvres, peu importe. L’essentiel est qu’ils n’aient pas fait fortune grâce à leur position et surtout pas aux laboratoires qui pompent allègrement l’argent des contribuables et surtout leur santé.

Pour le sieur Cahuzac, l’affaire est claire : l’argent de son compte serait issu de pots de vins reçus par l’ancien ministre du Budget lorsqu’il était consultant pour l’industrie pharmaceutique. Il ne s’agit pas seulement d’évasion fiscale, mais d’un grave conflit d’intérêts dont il n’a certainement pas été le seul à profiter, car, selon le sociologue Luc Boltanski, c’est depuis le début des années 1990 que s’est installé la croyance selon laquelle les règles sont faites pour les autres, pour le « peuple », et que les décideurs, la haute administration et une partie de la classe politique peuvent jouir d’une certitude d’impunité grâce à leur « excellence ». Le vrai scandale de l’affaire Cahuzac n’est donc pas vraiment celui de l’évasion fiscale, mais celui de l’omerta qui règne sur les  conflits d’intérêts depuis plusieurs décennies et que personne ne peut, ni ne veut supprimer.

 

Il est certain qu’il ne fallait surtout pas nommer Jérôme Cahuzac à un poste de ministre étant donné son parcours et ses aller-retour public/privé, comme l’indique Frédéric Pierru, sociologue, chargé de recherche au CNRS. « […] le nommer à Bercy avait une cohérence : c’est ce ministère qui est à la pointe de ce genre de pratiques ! Le pantouflage s’y pratique à grande échelle, avec un sentiment de totale impunité. [...] En réalité, l’on s’aperçoit que les allers et retours public/privé servent surtout à gagner beaucoup d’argent et à noyauter l’État qui perd ainsi en autonomie de réflexion et d’action. C’est surtout cela que montre l’affaire Cahuzac : la perte du sens de l’État chez bon nombre de décideurs politiques et administratifs. L’économiste américain James Galbraith appelle fort justement cette configuration "l’État prédateur" : plus les frontières public/privé s’effacent, plus les groupes d’intérêt le colonisent pour détourner à leur profit les sommes colossales d’argent public qu’il brasse. Il est grand temps d’en finir avec les double jeu et le mélange des genres. »

8637443944_72594d2d58.jpgJérôme Cahuzac n’a jamais été seul décisionnaire de la politique du médicament, mais il occupait une place clé lorsqu’il était conseiller technique sur le médicament au cabinet du ministre de la Santé, Claude Evin, entre 1988 et 1991. Rappelons qu’avant la loi de 1993, c’est au sein de la direction de la pharmacie du ministère que se prenaient directement les décisions de remboursements de médicaments.

Le 10 avril 2013, Le Parisien signalait qu’en 1989, des laboratoires travaillant avec Cahuzac, alors conseiller de Claude Evin, le trouvaient « trop gourmand » dans ce qu’il leur demandait en contrepartie de ses largesses et s’en seraient ouverts à Matignon. L’ancien ministre de la Santé, qui dirige aujourd’hui l’agence régionale d’hospitalisation d’Ile-de-France, a évidemment nié être au courant de cette histoire. « Durant les trois années où j'ai été ministre de la Santé, je n'ai jamais été sollicité par le moindre représentant de l'industrie pharmaceutique. Personne n'est jamais venu me dire : le comportement d'un de vos conseillers est inacceptable », a-t-il poursuivi. Il est évident qu’aucun sbire de l'industrie pharmaceutique ne pouvait se plaindre de ce genre de comportement puisqu’ils le pratiquaient et en vivaient largement.

 

Interrogé sur le rôle que Jérôme Cahuzac aurait pu avoir chez PR International, le 9 avril 2013, le lobbyiste Daniel Vial a répondu auParisien, par la voix de son avocat, Jean-Pierre Versini -Campinchi : « Dans son souvenir, mon client estime que Jérôme Cahuzac a travaillé environ six mois pour PR International, en 1992. Sa compétence était précieuse, car il était à la fois médecin et expert en mécanismes administratifs. » Et l’avocat ajoute : « Il devait expliquer dans des notes remises aux clients qui il fallait rencontrer dans l’appareil d’État. Le ministère de la Santé est d’une telle complexité que son expertise était d’une absolue nécessité. »

Il est certain que le ministère de la Santé est plus que complexe, il est surtout d’une opacité absolue. En 2010, interrogée par Libération, la présidente de l’Association française des conseils en lobbying (AFCL) signalait qu’une « cinquantaine d’assistants parlementaires étaientpayés par des grandes entreprises » pour mener secrètement « des actions de lobbying » qui, d’après Martin Hirsch, sont « l’antichambre de la corruption ».

 

Le Parisien/Aujourd'hui en France du 10 avril 2013 a dévoilé trois histoires illustrant les liaisons dangereuses qu'entretenait l'ex-ministre du Budget avec certains  laboratoires pharmaceutiques : « Ces amitiés confinant à la collusion, ces liens d’intérêts qui auraient pu aboutir au versement de pots-de-vin — les juges en décideront — ont perduré au cours des années, malgré l’alerte donnée à Matignon dès 1989, chez Michel Rocard ! Dans les années 1990, Cahuzac a ainsi discrètement poussé le veinotonique des laboratoires Boots, l’Esberiven®. Plus tard, début 2000, alors député et rapporteur du budget de la Sécu, il a bénéficié d’une incroyable opération de promotion dans la ville qu’il s’apprêtait à prendre l’année suivante, Villeneuve-sur-Lot. Mécène de ce grand raout ? L’américain Lilly, huitième laboratoire mondial à l’époque. […] Le prix fixé pour l'Esberiven® est suffisamment élevé pour que le nouveau produit soit très vite rentable ». 

2655150723_50b39cb71d.jpgEt le journal note que la France est quasiment la seule à rembourser encore ce médicament, alors que dès 1994, la commission de la transparence prévenait que ce produit ne présentait pas « d'amélioration du service médical rendu ». En 2002, l’intention du laboratoire Lilly,inventeur du Prozac® bien connu de nos lecteurs pour ses effets délétères, était alors de demander que le Zyprexa® puisse être prescrit à un plus grand nombre de patients. Cette demande lui a été accordée, ce qui est d’autant plus grave que pendant plusieurs années, Eli Lilly a fourni aux médecins des informations sur ce psychotrope, commercialisé en France depuis 1999 mais qui ne correspondaient guère aux résultats internes mis à jour par la firme lorsqu’elle procéda aux premiers essais cliniques du produit.

Les ventes sont devenues plus difficiles lorsque les médecins se sont aperçus des réactions pernicieuses. Aussi, en 2002, Lilly rejeta le projet d’informer les psychiatres au sujet du diabète afin de ne pas ternir la réputation de leur produit vedette. Le laboratoire étendit alors son marché auprès des généralistes, moins avertis des effets secondaires du produit. Il encouragea ses représentants à décrire ce médicament comme un psychotrope « sûr, doux, parfait pour ceux qui ont des maladies mentales sans gravité ».

Jérôme Cahuzac ne pouvait ignorer les publications américaines, alors que le directeur médical de la firme, le Dr Alan Breier, écrivait en novembre 1999 dans un courrier Internet à deux douzaines d’employés de la maison : « Le gain de poids et l'hyperglycémie associés à l'olanzapine sont des menaces majeures au succès à long terme de cette molécule d'une importance capitale. » Il est indéniable que « l’importance » de cette molécule ne concernait que les finances « à long terme » de la firme pharmaceutique.

Heureusement, le 21 décembre 2006, le New York Times a publié des informations concernant les agissements du laboratoire Eli Lilly, révélant les manigances de l’industrie pharmaceutique. Mais rien n’a pu, pour l’instant, obliger les instances de santé à retirer ce poison du marché, alors qu’en décembre 2010, L’Express avait répertorié 10 médicaments à retirer d’urgence, dont le Zyprexa®; il est toujours en vente et remboursé à 65 %, alors que la boite de 28 comprimés de 10 mg coûte 116,94 euros. La seule explication est qu’il est, de loin, le plus rentable du laboratoire Ely Lilly.

8694643555_9fcacef347.jpgPour le moment, on ignore encore quelles sont les entreprises pharmaceutiques pour lesquelles Cahuzac a travaillé, ainsi que la plupart des médicaments qu'il a pu promouvoir. Cependant, Mediapart a retrouvé la trace d’un premier contrat, signé avec le laboratoire Innothera en septembre 1991, à peine quatre mois après avoir quitté le ministère. La  rémunération prévue était de 300 000 francs (soit 45 800 euros), afin d’éviter un déremboursement du médicament vedette d’Innothera, un élixir à base de fer baptisé Tot’hema, prescrit comme « anti-fatigue » et pris en charge par la Sécu à hauteur de 70 %. Notre ancien ministre nous a alors coûté des millions (70 à 80 millions de francs de chiffre d’affaires par an), puisque, grâce à ses relations, le déremboursement n’a pris effet qu’en juillet 1994.

Il faut souligner que l’été 1992, au moment du scandale de la Vache folle, les pouvoirs publics ont interdit par précaution les médicaments à base de tissus bovins. Comme l’indique Médiapart, Innothera a donc revu la composition de son Tot’hema qui comprenait des extraits de foie, mais le laboratoire a écoulé des stocks de vieilles boîtes en Afrique pendant plusieurs mois. Il n’y a pas que Cahuzac qui soit un escroc et cette affaire devrait soulever de nouveaux lièvres.

 

Notre ancien ministre fut aussi un ardent défenseur des vaccins à l’Assemblée nationale, a remarqué Le Canard enchaîné. En 2009, il a proposé d’abaisser l’âge pour la prise en charge du vaccin contre la grippe, de 65 à 50 ans, « par paliers successifs ». Cette politique n’a pas été jugée utile sur le plan de la santé publique car elle aurait couté trop cher à la Sécurité Sociale.

La même année, le député est à nouveau intervenu au sujet des vaccins. Il demandait de veiller à ce que le Comité technique des vaccinations étudie à nouveau la question de la vaccination contre le rotavirus et déplorait que « les deux vaccins anti-rotavirus demeurent non remboursés par la Sécurité sociale ». Il a lourdement insisté pour que « la décision de recommandation soit prise dans des délais très rapides pour assurer qu’au terme du processus complet d’accès au marché, les vaccins sous leur statut remboursé soient accessibles aux familles ».

Au grand dam de GSK et Sanofi Pasteur, cette fois, Cahuzac n’a pas eu gain de cause, car les autorités sanitaires ne recommandent toujours pas la vaccination systématique contre le rotavirus des nourrissons de moins de six mois, comme l’indique le guide de vaccination 2013 de l’Inpes.

 

Lorsque l’affaire Cahuzac a été révélée au grand public, l'avocat de Daniel Vial, lobbyiste dans le domaine de la santé et incontournable dirigeant de la société PR International dans les années 1990 à 2000, a déclaré combien la compétence de Cahuzac « était précieuse », car il devait « expliquer dans des notes remises aux clients qui il fallait rencontrer dans l'appareil d'État. Le ministère d'État est d'une telle complexité que son expertise était d'une absolue nécessité ».

Déjà, dans son numéro de juin 98, Capital a publié une enquête très documentée sur la collusion entre laboratoires, sécurité sociale et hommes politiques, en révélant que certains conseillers du ministre de la Santé appartenaient à des laboratoires et que bon nombre de parlementaires étaient directement ou indirectement liés à l’industrie pharmaceutique. « Le grand ordonnateur de ce bal des influences s’appelle Daniel Vial. Ex-directeur du Quotidien du médecin passé au service du SNIP (Syndicat national de l’industrie pharmaceutique) ; ce lobbyste chevronné connaît à peu près tout le monde dans le secteur. Patrons de labos, fonctionnaires, syndicalistes médicaux, ministres, se bousculent à ses petits-déjeuners mensuels, dans ses voyages en Chine ou sur la terrasse de tel relais et châteaux du Lubéron ».

4781136770_2344655077.jpgMalgré la loi « anti-cadeaux » votée depuis cette époque, d’après Legifrance, l’industrie pharmaceutique est encore libre d’inviter (avion, hôtel, restaurant) un médecin à Sydney pour lui présenter son nouveau médicament. De même, un laboratoire peut rémunérer un médecin, pourvu que ce soit pour une « relation normale de travail ». À vrai dire, que signifie « une relation normale de travail » ? Comme le signale justement ce site officiel du Gouvernement français « En l’absence de définition, il faut considérer que la dernière ligne de ce texte ne sert qu’à priver de sens celles qui précèdent. »

Ainsi, ce texte légalise d’importants avantages, en nature ou en espèces, fournis par des industriels à des prescripteurs de leurs produits, mais ils sont censés être communiqués au Conseil de l’Ordre des médecins pour accord. Cet Ordre, si prompt à réagir lorsque l’un de ses membres ne respecte pas les consignes implacables de l’absence d’autorisation de mise sur le marché, ne s’est pas empressé de se saisir de l’affaire, alors que le code de déontologie fait référence aux principes de moralité et de probité qui doivent être respectés par tout médecin, lequel doit s’abstenir, même en dehors de l’exercice, de tout acte de nature à déconsidérer la profession. Parmi les devoirs généraux des médecins, il y a aussi le fait de refuser toute marchandisation.

A-t-on jamais entendu parler des sanctions appliquées à ceux qui déconsidèrent la profession et trempent dans des affaires financières ?

L’Ordre aurait déjà dû réagir, mais il attend que l’enquête ait démontré que ces fonds ont été reçus de manière illégitime. Et pour le moment, « le dossier Cahuzac n’est pas à l’ordre du jour ». Il est plus urgent de condamner des médecins qui ont soigné des patients suivant leur demande et en leur âme et conscience, la plupart du temps avec des produits dépourvus d’AMM ou des méthodes qui ne relevaient d’aucun « protocole », mais qui n’ont tué ni lésé qui que ce soit.

Le Dr Michel Legmann, président du conseil national de l’Ordre des médecins, a indiqué au Quotidien du Médecin qui lui demandait si Cahuzac risquait une radiation : « N’allons pas trop vite. Ce qui est vrai, c’est qu’il est mis en examen par les juges pas seulement pour fraude fiscale mais aussi pour des fonds reçus de laboratoires pharmaceutiques. Cela me préoccupe. Tout ce qui peut provenir de la perception, par un membre d’une profession médicale, d’avantages obtenus d’une entreprise — c’est-à-dire d’un laboratoire — dont les services ou les produits sont pris en charge par la Sécurité sociale, est interdit. Là, il y aura matière pour l’Ordre à agir en temps voulu. Nous sommes chargés de faire respecter la loi dite “anticadeau ”. Il faudra bien sûr démontrer que ces fonds ont été reçus de manière illégitime, cela demande une procédure, une instruction, une enquête. D’où viennent ces fonds ? Comment les a-t-il perçus ? Pour quels travaux ? C’est très compliqué. Si ces informations se vérifient, il y aura plainte et procédure pour ce qui nous concerne. »

Comme le Quotidien demandait si l’Ordre peut statuer rapidement, le Dr Legmann est resté prudent : « C’est prématuré, je ne veux pas me livrer à une chasse à courre d’emblée. Pour ce qui est de l’Ordre, il n’y a pas de temps perdu. Il sera toujours temps de démarrer une action ordinale. »

On peut comparer ce laxisme, à l’empressement de radier d’autres médecins, non coupables de mensonges ni de liens d’intérêts, mais désobéissants aux ordres qu’ils estiment injustes. Le Dr Legmann continue de pratiquer sa langue de bois concernant le cadre de la procédure lancée, le moment opportun pour intervenir et entendre les explications de Jérôme Cahuzac « si des entorses au code de déontologie sont avérées. »

Mais pour le moment, le dossier Cahuzac n’est pas à l’ordre du jour. « J’ajoute que la clinique qui est citée dans le dossier, dont j’ignorais l’existence, est à Paris. Le dossier ressort a priori du conseil départemental de l’Ordre de Paris. Je vais m’entretenir avec sa présidente. C’est à elle, si besoin, de le convoquer et de l’entendre en premier lieu. Au sein du CNOM, cette affaire n’a pas encore été évoquée. »

Le Dr Irène Kahn-Bensaude, présidente du Conseil de l'Ordre des médecins de Paris, a confirme au journal que le Conseil ordinal de Paris a « proposé de prendre rendez-vous pour un entretien » au coupable afin d'avoir des explications sur ses relations avec les laboratoires pharmaceutiques, mais « sans fixer de date », alors que de coutume, elle « convoque » séance tenante ceux qui sont « coupables » à ses yeux. Tout ce que risque Cahuzac est la sanction maximale, c’est-à-dire la radiation. Dans ce cas, il ne sera donc plus médecin, il ne sera plus député ni ministre, mais son cas suffira-t-il à nettoyer les écuries du roi Augias ?

 

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